Le NASA-TLX, l’échelle de Borg et le modèle de Karasek ne mesurent pas la même chose : le premier évalue la charge ressentie lors d’une tâche sur six dimensions, la deuxième l’effort physique perçu, le troisième l’exposition d’un salarié à des facteurs de risque de stress liés à l’organisation. Ils sont complémentaires, et chacun a des limites qui imposent de le combiner à l’observation du travail réel.
Pourquoi la charge de travail est difficile à mesurer
Le réseau Anact-Aract distingue trois dimensions de la charge de travail : la charge prescrite (ce qui est demandé), la charge réelle (ce que les personnes font effectivement pour y répondre) et la charge vécue (ce qu’elles en ressentent). Un outil unique ne couvre pas les trois. Les questionnaires et échelles décrits ici portent surtout sur la charge vécue ou sur l’exposition déclarée.
Le NASA-TLX : la charge ressentie sur une tâche
Origine
Le NASA Task Load Index a été développé par Sandra Hart et Lowell Staveland au centre de recherche Ames de la NASA et publié en 1988, comme le rappellent Cao et ses coauteurs dans Behavior Research Methods (2009). Il a été conçu pour l’évaluation de tâches complexes, notamment en aéronautique, puis largement repris ailleurs. Une version francophone a fait l’objet d’une étude de ses propriétés par Cegarra et Morgado, présentée au colloque Epique en 2009.
Ce qu’il mesure
Le NASA-TLX produit un score global de charge à partir de six dimensions :
- exigence mentale ;
- exigence physique ;
- pression temporelle ;
- performance perçue ;
- effort ;
- frustration.
Une note scientifique de l’INRS (NS 235, 2002) le classe en trois critères liés aux exigences de la tâche et trois liés à l’investissement de la personne, et le juge la méthode « la plus sensible et la plus simple à mettre en pratique » parmi celles testées en situation de travail.
Comment il s’utilise
La personne note chaque dimension sur une échelle graduée, juste après la tâche évaluée. Dans la version complète, elle compare ensuite les dimensions deux à deux (15 comparaisons) pour les pondérer, puis on calcule une moyenne pondérée. Cao et ses coauteurs indiquent que le score peut aussi être calculé sans pondération, ce qui allège la passation.
Ses limites
- Il évalue une tâche délimitée, pas une journée ou une semaine de travail.
- Il reste déclaratif : il dit ce qui est ressenti, pas ce qui le provoque.
- L’INRS (NS 235) signale des difficultés à obtenir les pondérations auprès de personnes en situation de travail réel, et des incohérences possibles dans les comparaisons par paires.
L’échelle de Borg : l’effort physique perçu
Origine
Le psychologue suédois Gunnar Borg a publié en 1970 l’échelle RPE (Rating of Perceived Exertion), puis développé l’échelle CR10 (Category Ratio), dont les bases sont présentées dans un article de 1982. L’INRS leur a consacré un article de référence de Jean-Pierre Meyer dans Références en santé au travail (n° 139, septembre 2014).
Ce qu’elle mesure
- RPE (de 6 à 20) : la charge physique générale. Selon l’INRS, la valeur multipliée par 10 approche la fréquence cardiaque.
- CR10 (de 0 à 10) : les efforts localisés, par exemple d’un membre. L’INRS indique qu’une valeur multipliée par 10 approche le pourcentage de la force maximale volontaire.
Comment elle s’utilise
La consigne est expliquée avant l’activité, puis la personne situe son effort juste après la tâche ou à intervalles réguliers pendant une activité longue. L’article de l’INRS propose des repères : un RPE de 11 pour une activité non limitée en durée, un CR10 inférieur ou égal à 3 pour des efforts prolongés.
Ses limites
- Elle porte sur l’effort physique ; l’article de l’INRS précise qu’il ne traite pas de l’évaluation de la charge mentale.
- La variabilité entre individus est forte, en particulier chez des personnes âgées, malades ou fatiguées : selon l’INRS, un même RPE de 13 peut correspondre à une fréquence cardiaque de 100 ou de 160.
- Elle ne renseigne pas sur l’organisation qui produit l’effort.
Le modèle de Karasek : l’exposition aux facteurs de stress
Origine
Robert Karasek a publié son modèle en 1979, et le questionnaire associé (Job Content Questionnaire) en 1985. L’INRS en présente la version française dans une fiche de Références en santé au travail (n° 173, mars 2023). Cette version a été validée notamment à partir de l’enquête nationale Sumer de 2003, menée auprès de 24 486 salariés.
Ce qu’il mesure
- La demande psychologique (9 questions) : quantité, rapidité, complexité, interruptions.
- La latitude décisionnelle (9 questions) : autonomie et possibilité d’utiliser et de développer ses compétences.
- Le soutien social (8 questions) : de la part des collègues et de la hiérarchie.
Une forte demande associée à une faible latitude définit la situation de « job strain ». Si le soutien social est également faible, on parle d’« iso-strain ».
Comment il s’utilise
Chaque salarié répond aux 26 questions sur une échelle à quatre niveaux, de « pas du tout d’accord » à « tout à fait d’accord ». Les scores sont calculés par dimension puis analysés par groupe (service, métier). La fiche de l’INRS signale que son utilisation est soumise à autorisation et, hors cadre universitaire ou grandes études, à redevance.
Ses limites
- Selon l’INRS, il mesure l’exposition à un facteur de risque de stress, et non le niveau de stress lui-même, confusion fréquente dans son usage.
- La note NS 235 de l’INRS (2002) observe qu’il couvre un spectre limité de contraintes du travail.
- Il indique où la demande est forte et la latitude faible, sans dire quelles tâches ou quels circuits en sont la cause.
Pourquoi aucun outil ne suffit seul
Chaque outil éclaire une facette : la charge ressentie sur une tâche, l’effort physique, l’équilibre entre exigences et marges de manœuvre. Aucun ne décrit ce que font réellement les personnes, ni pourquoi. La note NS 235 de l’INRS le formule directement : « un questionnaire seul limite la profondeur de l’investigation ». Elle recommande de croiser les indicateurs physiologiques, les perceptions des salariés et les déterminants organisationnels.
Combiner les mesures et l’observation du travail réel
L’observation sur plusieurs plages horaires révèle ce que les échelles ne voient pas : interruptions, attentes, doublons, tâches non prévues, arrangements entre collègues. Les entretiens permettent ensuite de relier un score élevé à une situation concrète. C’est ce passage de la mesure à la cause qui rend une action possible.
Dans la Méthode ORI360®, le NASA-TLX, l’échelle de Borg et le modèle de Karasek sont mobilisables selon la situation, toujours avec la revue documentaire, la cartographie des processus prescrits et réels, les observations de terrain et les entretiens.
Questions fréquentes
Quel outil choisir pour évaluer la charge mentale ?
Parmi les trois, le NASA-TLX est le plus directement conçu pour la charge ressentie lors d’une tâche, y compris sa dimension mentale. Le modèle de Karasek renseigne plutôt sur l’exposition à des facteurs organisationnels de stress. L’échelle de Borg porte sur l’effort physique.
Le questionnaire de Karasek mesure-t-il le stress des salariés ?
Non. Selon l’INRS, il mesure l’exposition à un facteur de risque de stress (forte demande, faible latitude, faible soutien), pas le stress ressenti. Il faut d’autres outils pour évaluer l’état de santé.
Peut-on utiliser librement le questionnaire de Karasek ?
La fiche de l’INRS indique que son utilisation est soumise à autorisation et à droits, sauf pour les étudiants et chercheurs en cadre universitaire ou pour de grandes études. Vérifiez les conditions avant toute diffusion en entreprise.
Sources
- INRS, Job Content Questionnaire (JCQ), Références en santé au travail n° 173, mars 2023 : inrs.fr
- J.-P. Meyer, Évaluation subjective de la charge de travail, utilisation des échelles de Borg, Références en santé au travail n° 139, INRS, septembre 2014 : inrs.fr
- INRS, Stress au travail : diagnostic, évaluation, gestion et prévention, note scientifique et technique NS 235, 2002 : inrs.fr
- A. Cao, K. K. Chintamani, A. K. Pandya, R. D. Ellis, NASA TLX: Software for assessing subjective mental workload, Behavior Research Methods, 41(1), 2009 : link.springer.com
- J. Cegarra, N. Morgado, Étude des propriétés de la version francophone du NASA-TLX, Epique 2009 : HAL
- Anact et Aract, 10 questions sur la charge de travail, relayé le 28 décembre 2016 : souffrance-et-travail.com

